Le marquis de Clermont-Mont-St-Jean ne connut point cette honorable transaction. Il avait quitté les armées du roi de Sardaigne en 1814 pour rejoindre les Bourbons rentrés à Paris, qu'il servit en qualité d'inspecteur des gardes nationales de Seine-et-Marne, puis comme ultra à la Chambre des Députés. Il était mort en 1827 sans avoir réalisé son rêve de vivre à Chambéry, dans l'hôtel qu'en définitive il n'avait pu à aucun moment habiter. On peut le regretter car le gentilhomme d'ancien régime évincé, était, à n'en point douter, de meilleur goût que les Pollingue, et il aurait vraisemblablement terminé dans un meilleur style l'intérieur resté inachevé en 1792 et n'aurait certainement pas, par exemple, installé d'aussi médiocres escaliers dans une bâtisse par ailleurs si pleine d'élégance et de noblesse.
Les Douanes et Gabelles Royales, leur directeur et sa famille ainsi que les services régionaux et locaux, avaient enfin trouvé un cadre en rapport avec l'importance économique et fiscale de leur administration. Certes, on aurait peut-être pu remarquer que les rédacteurs, secrétaires, commis et expéditionnaires étaient parfois volontiers installés dans les combles, alors que les beaux appartements étaient spécialement réservés au directeur et au receveur ! Mais cela ne choquait alors vraiment personne et les petits emplois eux-mêmes n'en demeuraient pas moins entourés d'un prestige qui paraissait, dans cette heureuse époque, largement se suffire à lui-même... Cependant les années passaient, inexorables, et la Savoie, quelque peu délaissée par ses princes de plus en plus italianisés, tournait ses regards vers la France, laissant aller son coeur où coulaient ses rivières. Qu'en pensait-on dans le vieil hôtel de Clermont-Mont-St-Jean ? Ses murs ne l'ont pas rapporté, mais on s'y entretenait certainement de l'éventualité du rattachement à la France qui posait des problèmes douaniers de première importance qu'évoquaient avec une chaleur surprenante les journaux locaux de l'époque. Les employés libéraux devaient être réticents comme leur journal, fort bien disposé à l'égard de la Maison de Savoie que ses visées sur Rome rendaient anticléricale, et favorable aux carbonari, tandis que les conservateurs trouvaient dans l'Empire restauré en France des garanties d'ordre et de défense de la religion. Mais toutes ces divergences furent balayées par la tempête extraordinaire d'enthousiasme qui déferla sur la Savoie lors du plébiscite unanime qui ratifia l'annexion de la Savoie à la France au mois de mai 1860.
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En la circonstance on se comporta très bien à l'hôtel de Clermont-Mont-St-Jean puisque l'administration impériale conserva, avec la plupart de ses collaborateurs ayant opté pour le nouveau statut, le titulaire sarde de la Direction de Chambéry qui s'y trouvait alors, M. Vignet, lequel quitta ainsi, sans changer de fauteuil, le service du roi de Sardaigne pour passer à celui de l'empereur des Français. L'hôtel de Clermont-Mont-St-Jean reçut alors, avec les nouveaux sceaux, registres et imprimés de l'Empire, |
les archives de la Direction de Grenoble, désormais supprimée, les lignes de douanes étant reportées aux nouvelles frontières du territoire. Il accueillit également, pour peu de temps d'ailleurs, en qualité d'entreposeur des tabacs, M. Grandthoranne, consul de France en Savoie, que l'annexion privait de son emploi mais qui obtenait, d'une administration déjà fort bienveillante, cette provisoire compensation.
La fièvre du changement de régime étant tombée, l'hôtel de Clermont-Mont-St-Jean ne connut plus d'autres vicissitudes que celles inhérentes aux changements de ses occupants, certains directeurs apportant à l'immeuble quelques améliorations de détail, tel celui, fastueux, qui avança de ses propres deniers le prix de la réfection, en belles lames de chêne, du plancher du salon et n'obtint que longtemps après, et par paiements échelonnés, le remboursement d'une dépense jugée excessive en haut lieu, et en tout cas irrégulièrement engagée ! La chute de l'Empire, la guerre de 1914 passèrent sans laisser de traces sensibles sur l'hôtel qui, conservant sa grâce un peu hautaine, semblait défier les atteintes du temps. Pourtant, l'année 1939 marquait le centenaire de l'installation définitive des Douanes et Gabelles sardes dans l'hôtel, et l'année 1941, celui de son acquisition en toute propriété par la même administration. Mais qui pensait à des commémorations plus ou moins officielles en ces jours d'angoisse et de deuil ? Durant l'occupation allemande, le vieil hôtel de Clermont-Mont-St-Jean abrita comme beaucoup de maisons françaises, les espoirs du pays opprimé. Un jour de janvier 1944, il reçut la visite des soldats nazis venus arrêter le directeur régional, son chef de bureau, et un certain nombre de ses collaborateurs soupçonnés, non sans raison, de complaisance envers les maquisards qui, la veille, avaient emporté les armes et les chaussures des douaniers de la circonscription, emmagasinés à la Direction. L'aventure faillit tourner au tragique.
Un autre jour, le 26 mai 1944, ce furent les avions américains, avant-coureurs de la Libération, mais qui, pour atteindre leur but, semaient aveuglément la mort et la destruction... Les bombes tombèrent dans la cour d'honneur, arrachèrent pilastres, grilles et portail, écrasèrent le petit pavillon du garde-magasin, brisèrent les fenêtres et démolirent les cloisons de l'immeuble principal... L'alerte finie, le personnel remonté des caves où il s'était réfugié, resta frappé d'une stupeur douloureuse en présence du désastre atteignant l'élégante maison qui lui paraissait symboliser la pérennité d'une vénérable administration et qu'il lui fallait quitter, il le craignait alors, pour toujours. On sait ce qu'il en advint. L'hôtel de Clermont-Mont-St-Jean a été heureusement réparé, le pavillon reconstruit. On en a profité pour aménager les locaux de manière à procurer aux employés, rapidement réinstallés, des conditions de travail meilleures, dans des pièces claires et spacieuses.
La Direction régionale des Douanes occupe toujours l'hôtel de Clermont-Mont-St-Jean. Tous les amis du vieux Chambéry, sensibles à l'appel des anciennes maisons qu'anime une âme perdurable, arrêtent volontiers d'aventure leur regard sur la belle pierre ronde, taillée en forme de pin qui surmontait naguère l'un des pilastres démolis du portail d'honneur. Elle repose désormais, ainsi qu'une urne remplie des cendres d'un passé lourd d'histoire, au centre d'un coquet massif de roses incarnat, dans un angle discret de la grande cour de l'hôtel de Clermont-Mont-St-Jean. Tableau chargé de mélancolie, de souvenirs et d'espérance !..
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